Genre : accord ou désaccord ?

Dominique Bona

Dominique Bona, de l’Académie Française.

Dans les règles de grammaire française, le masculin l’emporte sur le féminin. Au nom de ce principe, l’adjectif qui qualifie plusieurs noms de genres différents s’accorde automatiquement au masculin. C’est ainsi depuis Le Bon Usage, précis de grammaire française depuis 75 ans du Belge Maurice Grevisse. Il y est indiqué que « l’adjectif se met au genre indifférencié, c’est-à-dire au masculin. » En conséquence on dit, selon l’usage : « les hommes et les femmes sont beaux ».
Il faut se rappeler que l’Académie française a été créée en 1635, pour conférer un poids officiel aux travaux des grammairiens dans un contexte où la langue française était en pleine évolution et où les mots et les genres faisaient l’objet de variantes. C’est ainsi que le poète Malherbe, comme le grammairien Vaugelas, se rencontraient pour œuvrer en ce sens. La règle de proximité faisait alors débat, mais Vaugelas recommandait alors d’écrire « le cœur et la bouche ouverte ».
En 1676, le père Bouhours, jésuite mondain et homme de lettres, professe sa devise : « Lorsque deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte. » Un peu plus tard en 1767, le grammairien Nicolas Beauzée écrit dans la même veine : «Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle. »
Quand on apprend aux enfants que « le masculin l’emporte sur le féminin », est-ce qu’on ne leur inculque pas, consciemment ou non, l’idée de la supériorité d’un sexe sur l’autre ? 
Aujourd’hui, plusieurs associations féministes s’indignent et lancent une pétition pour demander à l’Académie française de réformer l’accord de l’adjectif, au motif que cette règle de grammaire apprise dès l’enfance conditionne la représentation d’un monde où le masculin est considéré comme supérieur au féminin.
Si la langue permet de transformer cette perception, alors elle devient un des vecteurs de l’égalité. La pétition « Pour que les hommes et les femmes soient belles ! » a pour objectif de populariser la règle de proximité. Selon cette règle, l’accord de l’adjectif ou du participe passé pourrait se faire avec le nom le plus proche, au féminin ou au masculin.
C’était déjà le cas en grec ancien comme en latin où l’adjectif épithète qualifiant des noms de genres différents s’accordait avec le nom le plus proche. Au Québec, l’office québécois de la langue française accepte d’ailleurs les deux constructions. Que faire de cette règle au XXIe siècle ? L’Académie française considère qu’une règle, qui est en usage depuis trois siècles et ne fait pas débat chez les grammairiens, ne doit pas être changée. « L’Académie ne cède pas aux modes, elle s’inscrit dans la durée. »
Il est vrai que sur les 35 membres de l’Académie, seules cinq femmes portent l’habit vert, sept seulement y ont été élues depuis 1635, la première en 1980 ! Il semble aussi difficile de mélanger les genres que de renoncer à de bonnes vieilles habitudes. « Françaises, Français ! ». Pléonasme ?

Illustration : Dominique Bona à la Comédie du Livre édition 2010 de Montpellier – Wikipedia ©Esby – GNU Free Documentation License.


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